Critiques

Au soleil d’Ubac
“Son odeur après la pluie”
Cédric Sapin-Defour (EaN, non publié)

“Son odeur après la pluie” raconte la belle histoire toute simple de deux êtres qui s’aiment. Un homme, l’auteur, Cedric Sapin Defour, alpiniste, écrivain de la nature et un chien, Ubac, bouvier bernois. “Nous nous asseyons, nos têtes s’alignent et même si je crois fermement qu’il se fiche du point de vue, nous contemplons ensemble l’horizon, ce qui en montagne ne va pas de soi”.

Le titre de cette histoire de gens heureux, sa formule olfactive, est sans doute, pour tout lecteur qui la connait, le secret de l’attraction de récit. Elle concentre à elle seule l’intimité que partagent avec leur chien les initiés d’un monde que Cédric Sapin-Defour n’hésite pas à qualifier de “deuxième monde”. Un territoire où cohabitent de nombreux humains d’horizons divers, qui n’ont parfois rien en commun “sauf l’amour des chiens, improbable affinité qui dépasse et relie tous les incompatibles de la terre.” Un “deuxième monde” méconnu sinon moqué, “une guimauverie”, par ceux qui gravitent dans le “monde officiel”. Lequel, s’il peut être “joli”, n’est en rien comparable au “territoire magique” à la mesure de l’amour “immarcescible” que l’homme et l’animal y éprouvent l’un pour l’autre.

Cedric et Ubac vont nous y emmener, par la grâce d’une “pile” et d’une “clé” comme l’écrit joliment l’auteur. Une pile, “un je ne sais quoi greffé sous la peau qui stimule le coeur”. Une clé, vers “un territoire où l’on parle aux nuages, aux renardeaux et aux êtres invisibles”. Avec ces deux-là, nous goûterons à “l’ardent triomphe du présent” dans des paysages de Savoie grandioses, ses cimes, ses lacs, ses forêts, mais aussi dans des “riens du tout”, où le bal des abeilles, trois cailloux, des feuilles en tourbillon composent “une balade qui pourrait s’adjuger deux L tant elle oeuvre à la poésie du monde”. De partager leurs éblouissements explique sans doute la qualité de l’écriture de Cédric Sapin-Defour, précieuse, parfois savante, soudain familière à l’image de la nature dont l’expérience enseignée par Ubac “commence par son juste récit”.

Mais si, dans ce “deuxième monde”, par la grâce d’Ubac “l’enlumineur”, la beauté est “à braconner partout”, l’aventure elle aussi est partout. Cédric Sapin-Defour prendra un plaisir contagieux à nous introduire au plus infime du récit de sa relation avec Ubac. Nous saurons tout, et passionnément, du PMU de la galerie commerciale où il découvre le 4 octobre 2003 en page 6 du journal local la petite annonce qui va faire apparaître dans sa vie un minuscule bouvier bernois, “sa microlangue râpeuse comme un buvard, sa truffe et ses coussinets rose dragée, sa petite queue, un métronome réglé sur 200.” La suite est à la hauteur d’un film d’action.
Après l’avoir rencontré chez une noble dame en compagnie d’“une mêlée de peluche” “en désordre de marche”, nous attendrons fébrilement qu’il ait suffisamment grandi pour avoir le bonheur de repartir avec lui. Nous calmerons notre impatience en lui cherchant un nom. A l’occasion des premières gelées et d’une promenade sur le versant ombreux de la montagne, “Ubac” s’imposera, “deux syllabes claquant comme un seul être”. Quelque part un nom attendait, en parfaite symbiose avec la biographie de l’auteur, alpiniste, journaliste, écrivain de la montagne, épris d’elle depuis l’enfance. Un nom associé au sien “comme l’on tatouerait la vie”. En effet Cédric Sapin-Defour récuse avec force le terme de “propriétaire” ou de “maître”, au profit de “compagnon” pour qualifier la plénitude d’un tel mélange de destins.
Nous retournerons enfin dans la cuisine de la noble dame où cette fois-ci, la tarte aux pommes sera aux poires.
Surviendront alors une suite d’épisodes captivants, dont nous voudrions ralentir la lecture pour n’en manquer aucun détails.
Ubac sur la banquette avant du camion, l’émerveillement de l’employée du péage. La toute première promenade. Renifler son premier congénère, “un gros malabar de husky”, “le poitrail bombé, les naseaux éruptifs”. Arpenter une animalerie, découvrir l’appartement. Le premier câlin, le premier diner, la première nuit. La visite au vétérinaire, suivie de bien d’autres. Ces “êtres supérieurs”, partenaires expérimentés qui “baladent leurs compétences scintillantes au travers d’un joli désordre qui miaule, aboie, pue, chante, crie et jamais ne remercie”. Visites où Ubac révèlera sa grande humanité. “Ici comme ailleurs, il aime tout le monde, ici plus qu’ailleurs, il doit percevoir un climat d’inquiétude, alors en être prophylactique, il encourage chacun à bien aller. Est-il à ce point aimable parce qu’il aime tant ?” Ubac est le héros que nous attendions.
Ensuite, comme dans toutes les séries addictives, il y aura une histoire d’amour (humaine), d’autres personnages féminins (canins), de l’amour bien sûr, du sexe (un peu) et beaucoup d’humour. Jusqu’au climax que nous n’avions pas vu venir : désormais grosse bête, Ubac, son énorme tête et ses crocs qui d’un coup pourraient défigurer Cédric, fera honneur à la réputation de super-héros que prêtent aux chiens tous leurs compagnons. “Quelque part entre le chien et le loup”, “babines au plus haut”, avec un aboiement comme un cri “sous peine de la vie”, il neutralisera deux crétins menaçants. Ubac chevalier, prêt à donner sa vie pour Cédric.

“Le coeur d’un chien ne monte pas en puissance, il est en haut, gonflé, tout de suite et toujours, il y a l’amour dès le réveil, c’est cette pleine vitalité qui sans doute l’épuise et raccourcit son passage”. Hélas, un jour, comme dans les grands romans qui nous bouleversent et marquent nos mémoires, Ubac va s’en aller. D’épopée le récit deviendra lettre d’amour où l’auteur inconsolable confiera désormais “chercher partout ces yeux qui me cherchaient partout”. Et puis, un matin, de printemps peut-être, “conscient de son héritage et de la fabuleuse inflexion de son existence”, il pourra de nouveau être un homme heureux. Des pages déchirantes, que nous aurons la tentation cette fois-ci de lire vite, pour nous garer d’un trop plein de chagrin, avant d’y revenir parce que nous aussi “nous n’avions pas tout à fait fini de t’aimer”.

“Que le plus de toi persiste” Avec ce texte Cédric Sapin-Defour, hausse Ubac au Panthéon des chiens de la littérature. Ceux gravés dans le coeur de qui les a rencontré au fil de ses lectures. Le Capi d’Hector Malot, compagnon de Rémi Sans famille, Immacolatella dans l’ile d’Arturo et Bela dans la Rome bombardée d’Elsa Morante. Denise, l’autre bouvier bernois. ( “Denise au Ventoux” Michel Jullien Ed. Verdier. EaN février 2017) Et enfin, biographe de la poétesse Elizabeth Barrett Browning, Flush, le cocker dont Virginia Woolf a traduit la prodigieuse langue des odeurs. Tous et sans doute bien d’autres, telle la chienne aimée que Jean Paul Dubois célèbre dans la préface de “Son odeur après la pluie”, ont en commun d’être unique et inoubliable. Nous quitterons à regret ce témoignage du “deuxième monde”, où la vie est plus vaste, ce “territoire magique” que l’on arpente avec un chien, sans être tout à fait dupe de la question que Cédric Sapin-Dufour feint de se poser. “J’ignore pourquoi nous nous évertuons à parler aux chiens. Sans doute chacun de nous rêve-t-il en secret d’être le premier homme sur terre à qui le sien répondra.” 

Nos admirées
“7 femmes”
Lydie Salvayre (onlalu.com)

Emily Brontë, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Colette, Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Djuna Barnes… Sept écrivains. Sept pierres tombales que Lydie Salvayre, tambour battant, descelle et passe au karsher. Soufflant la vie sur leurs glorieux linceuls, elle réanime les femmes de chair au cœur de l’œuvre. Et, par son talent, rend vivants leurs célèbres visages, leurs regards posés sur nous. Sept œuvres dont elle décrit l’influence au fil de sa propre vie littéraire, de sa vie tout court, et en cela partage une expérience qui ne manque pas de résonner pour nombre d’entre nous. Sept “folles” qui ont en commun l’écriture au centre de leur existence, pour le meilleur et pour le pire. La force et la beauté du texte pour le meilleur, la tragédie de vivre pour le pire. Peut-on écrire et vivre ? En sont-elles mortes ? Lydie Salvayre a-t-elle pensé à Barbe Bleue, en choisissant de rendre la vie à ces sept épouses ? De folles, elles deviennent “allumées” quelques lignes plus bas, le choix de l’expression projetant la question dans notre époque. Où il n’y a plus à choisir entre coudre des boutons ou être excommunié. Peut-on écrire et vivre : était-ce la question qui tourmentait Lydie Salvayre l’année où le goût d’écrire l’ayant quitté elle s’est tournée vers ses “admirées” ? Chacune à sa manière y répondra : Sylvia douce et inquiète, Colette sceptique, Djuna dubitative, Ingeborg pensive, Tatiana résignée, Emily indifférente, Virginia réservée, le sourire de politesse. Sept variantes, droit dans les yeux, pour une même évidence que paraphe avec fougue Lydie Salvayre. “L’œuvre est l’existence. Ni plus, ni moins.”

Autrement dit
“L’Inédit” Carnets intimes
Marie Cardinal (onlalu.com)

Elle tape à la machine, comme le confirment les pages dactylographiées qui scandent le livre, pages choisies et arrachées de son journal intime, journal de bord de la difficulté d’écrire, de la difficulté d’y croire. De la désespérance parfois, mais aussi de la joie devant la beauté du monde. Les filles de Marie Cardinal, disparue en 2001, ont rassemblé des fragments de textes d’époque et de natures diverses, éclairant la trame d’une vie de femme engagée dans sa vie d’écriture. Hormis les extraits datés de son journal, on y trouve une interview d’elle-même par elle-même, exercice au long cours dont la mécanique trouble et ravit. Celle-ci est entrecoupée de textes en italiques, fictions, souvenirs, fragments d’histoires, morceaux d’images qui entêtent comme le parfum des giroflées sauvages dans le jardin de la bastide où se livre le face à face de l’écrivaine avec elle-même, un dialogue, parce que “le monologue me tue”. Sur un clapot léger “L’inédit” vogue à travers les lieux et les époques, l’Algérie natale, la nostalgie de l’enfance, la Provence et Paris, plus tard le Canada, les voyages et les luttes. Le bonheur d’une vie dans toute sa complexité, comme elle l’écrira si bien: “Le bonheur. Le bonheur à six branches, à deux têtes, à sept queues. Ce mot dans ma tête. Il vrombit, il grince, il s’enraye comme une perceuse.”

Formule magique
“Manifeste de Dingdingdong”
Alice Rivières (onlalu.com)

Ding dingue dong ! Trois notes légères pour un sujet très grave, et un écrivain apparaît. Alice Rivières, signe avec ce premier texte, ce “Manifeste du Ding Ding Dong”, un témoignage rare et précieux. Il était une fois trois sœurs : Alice la plus jeune a trente ans lorsqu’elles comprennent que leur mère s’enfonce dans une maladie irréversible dont on ne parle pas, mais dont on sait vaguement qu’elle “traîne” dans la famille : la maladie de Huntington mieux connue par son syndrome aux échos moyenâgeux, la danse de Saint Guy. Une affection neurologique incurable dont le porteur du gène sait avec certitude qu’il développera la maladie, sans savoir quand ni comment, entre trente et cinquante ans selon les statistiques. Une maladie pour laquelle la médecine moderne dispose d’un test génétique, mais rien d’autre : la révélation engendrant la malédiction. Pendant dix ans, jusqu’à ce que la maladie l’envahisse, la mère d’Alice cachera à ses filles qu’elle se sait porteuse du gène. “Vous dire une choses pareille alors que vous aviez vingt ans et des poussières…” Alice et ses sœurs confrontées à la vérité de “cette affaire”, se trouveront alors devant le terrible dilemme de faire ou ne pas faire ce test. Un tragique histoire de pile ou face. Et Alice sait que, si elle ne le fait pas, elle sera hantée par le doute comme une maison perturbée nuit et jour par un fantôme très encombrant. C’est de l’extraordinaire effroi de cette traversée que naît le Manifeste de Ding ding dong dans lequel Alice, fée Clochette à l’assaut des “formules tragiques” créé un sillage vivant qui élabore le pari que la maladie de Huntington soit l’occasion de “faire pousser la pensée”. Un manifeste pour fédérer une constellation d’individus animés par la même tension vitale à fabriquer quelque chose qui n’existe pas encore. Ding dingue dong ! Trois notes comme trois sœurs, leur conjuration sonore quand elles ont trop peur de dire Huntington. Mais aussi, ding dingue dong ! Quand elles veulent en rire. Ou lui faire peur. NB. Si vous voulez en savoir plus sur l’association qui suit cette maladie, allez visiter leur site www.dingdingdong.org

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